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Kruder & Dorfmeister

Entrevue

Duo mythique de producteurs électroniques, les Viennois Kruder & Dorfmeister ont marqué leur époque avec leur double album de remixes sorti en 1998 : The K & D Sessions. Sur cet opus, ces marabouts sonores avaient apporté leur touche personnelle à des morceaux de reggae, hip-hop, drum'n'bass ou encore pop, pour livrer un ensemble habilement agencé,  aux confins du dub et du downtempo. Également pourvoyeurs de talents autrichiens avec leur étiquette G-Stone, ils se produiront ce mois-ci à Montréal avec un live comprenant visuels et MCs. Entretien avec Richard Dorfmeister sur le phénomène « K & D ».

Au début des années 90, Peter Kruder faisait partie d'un groupe de hip-hop et vous faisiez déjà de la musique électronique, comment avez-vous commencé à collaborer ?
À cette époque à Vienne, le monde de la musique électronique était en pleine émergence, tout était nouveau. Il y avait surtout de la techno et petit à petit, la ville a vu naître un autre courant plus downtempo. Peter avait besoin d'une aide technique pour de l'échantillonnage sur l'un de ses projets. Nous nous connaissions vaguement de la scène locale, et je m'y suis collé. C'est un peu plus tard que notre vraie collaboration est née... d'une blague ! Nous trouvions que nous ressemblions à Simon & Garfunkel sur la pochette de leur album Bookends, alors nous nous sommes dit qu'il fallait faire quelque chose ensemble pour recréer cette photo ! Finalement, nous avons fondé notre maison de disque, G-Stone sur laquelle nous avons sorti notre premier EP en 1993.

Le fameux album qui vous a fait connaître, The K & D Sessions est sorti en 1998. Que s'est-il passé entre le début de votre collaboration et cette sortie ?
Beaucoup de choses ! Nous sommes allés en Angleterre, nous y avons rencontré des gens du milieu musical. Nous avons reçu de nombreuses offres pour faire des remixes, et finalement, nous en avons fait beaucoup. Puis, en 1996, nous avons sorti un DJ-Kicks, cette fameuse série de compilations de l'étiquette allemande Studio !K7. Mais c'est vraiment avec les K & D Sessions qu'il s'est passé quelque chose. C'était comme une grosse vague. Soudain, nous étions sollicités pour jouer partout, pour faire encore plus de remixes. Et le plus étonnant, c'est que l'engouement pour cet album est encore d'actualité. C'était il y a 11 ans et les gens m'en parlent encore !

Comment expliquez-vous un tel succès ?
Je crois que c'est une combinaison de plusieurs choses. L'album a été fait au bon moment, au bon endroit et il collait parfaitement à l'atmosphère de l'époque. Il a été joué dans le monde entier et nous a gardés sur la carte. Il y a aussi une dose de hasard dans tout cela, comme c'est souvent le cas dans l'industrie du disque. Je ne peux pas exactement expliquer cet engouement en fait!

Vous avez tous les deux vos projets personnels : Peter avec Peace Orchestra et vous avec Tosca.  Combien de temps consacrez-vous à votre duo aujourd'hui ?
Nous faisons de temps en temps de la musique ensemble. Mais ces temps-ci, nous faisons surtout beaucoup de spectacles. Cet été, nous avons tourné dans une dizaine de festivals en Europe. Et en octobre, nous avons cette tournée nord-américaine. En fait, notre collaboration fonctionne beaucoup sur la magie du moment. Ce que nous faisons ensemble n'est pas planifié à 100 %. Il faut qu'il y ait un déclencheur, une étincelle ou encore une histoire derrière nos projets.

Après presque vingt ans, n'êtes-vous pas fatigués l'un de l'autre ?

C'est un peu comme un mariage (rires). Il y a des hauts et des bas! Quand on est avec quelqu'un depuis si longtemps, c'est impossible que tout aille bien tout le temps. Mais en réalité, notre duo est une entité à part entière, il existe au-delà de nos individualités. Donc quand nous nous retrouvons, c'est comme si une troisième personne émergeait. C'était déjà comme cela au début. Il y avait déjà cette énergie particulière entre nous.

Justement, comment fonctionne votre collaboration ?
Pour les K & D Sessions, nous avons tout fait nous-mêmes, juste nous deux. À cette époque c'était le début des home-studios, nous avons eu de bons résultats avec très peu de moyen finalement. Sinon nous composons tous les deux mais Peter est peut-être plus diversifié dans ses activités. Il peut faire toutes sortes de choses. Par exemple, il a produit le dernier album de DJ Hell. Il aide les artistes de notre label. Je suis plus concentré sur mes projets comme Tosca. Je suis moins souvent à notre studio.

Sur la planète « musiques électroniques », on entend souvent parler de la scène berlinoise, comment se porte sa voisine, la scène viennoise ?
C'est drôle que vous me posiez cette question parce qu'il y a en ce moment à Vienne un club dans un ancien sauna où sont organisées des soirées berlinoises. Tout y est fait comme à Berlin. Peter et moi allons à Berlin deux ou trois fois par année depuis plus de 15 ans. C'est fou comme ça a évolué. Depuis quelque temps, c'est devenu vraiment branché. Beaucoup de musiciens s'y installent. Bien sûr, il y a quelque chose là-bas, c'est le centre de la musique électronique allemande, mais il y aussi beaucoup de battage médiatique autour de Berlin. De notre côté, nous avons toujours essayé de garder notre propre style, en marge des tendances. Notre but est de produire, ou du moins essayer de produire quelque chose d'unique.

Justement, comment décririez-vous le style de Kruder & Dorfmeister ?

Est-ce qu'il y en a un ? (rires) C'est une étrange mixture de musiques électroniques avec des éléments de soul, de funk et de jazz, c'est ce mélange qui le rend spécial. Mais ce n'est définitivement pas de la techno, et ce n'est pas à 100 % de la musique downtempo ou lounge. À la manière du jazz où l'improvisation tient une grande place, je dirais que tout n'est pas tout à fait établi dans notre musique, il y a beaucoup d'ouverture. On a pu nous associer au trip-hop, mais nous ne nous sommes jamais sentis liés à ce terme puisque nous jouons aussi d'autres styles plus cadencés comme le drum'n'bass par exemple.

Que doit avoir une pièce pour vous donner l'envie de la remixer ?
En fait, nous ne sommes plus vraiment intéressés à faire des remixes. Nous avons eu tellement d'offres qu'à un certain moment, c'est juste devenu inintéressant. Nous avons fait le choix de nous concentrer sur nos propres productions et notre étiquette, G-Stone. Le dernier remix que nous avons fait c'est celui de Madonna « Nothing Really Matters », il y a déjà 10 ans de cela.

Donc j'imagine que je ne peux pas vous demander quel artiste canadien vous aimeriez remixer !

Je peux quand même vous en citer un. J'aime beaucoup Feist, elle a une voix magnifique.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment ?
Je travaille à la fois avec Peter et sur mes productions pour Tosca. Je consacre aussi du temps à la sortie du deuxième volume des « Master Series ». Il s'agit d'une compilation de morceaux incontournables, ceux qui ont une place particulière dans nos collections de disques. Peter a déjà sorti sa sélection et je m'apprête à faire de même. Une fois les pièces choisies, il faut obtenir les droits, les photos, mais il devrait sortir prochainement. Pour chaque chanson, nous produisons également un texte expliquant notre choix.


Que va-t-on entendre et voir à votre concert ?
Le spectacle est divisé en trois temps : le passé, le présent et le futur. Nous allons jouer exclusivement des morceaux sortis sur notre label G-Stone depuis sa création, il y a 16 ans. Au départ, nous laissions beaucoup de place à l'improvisation, mais maintenant, le concert est réglé au quart de tour. Les projections vidéos de Fritz Fitzke tiennent une grande place, elles sont parfaitement superposées à la musique. Nous sommes également accompagnés de deux MCs.

Kruder & Dorfmeister seront en concert le 13 octobre au Metropolis

 

Propos receuillis par Julia Haurio


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