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Camuz y étaitInstruments inventés et musique musclée

Retour sur le concert Electrochoc 4 au Conservatoire de Montréal.

Jeudi soir, c’était loud. C’était puissant. C’était Jean-François Laporte, l’inventeur d’instruments qui se produisait à la salle Multimédia du Conservatoire de musique et d’arts dramatiques de Montréal.

C’est vers 2003 que le compositeur et néo-luthier Jean-François Laporte fonde l’organisme Totems contemporains, dont il est le directeur artistique. Sa mission : diffuser la musique composée pour les étranges instruments de son invention. Si les totems étaient des sculptures symboliques amérindiennes renfermant l’esprit de divinités, on comprendra que Laporte est une sorte de chaman, puisqu’il matérialise l’esprit du compositeur. Comment ? En « interprétant » les indications écrites par le compositeur sur une partition, tout comme un pianiste le ferait avec une partition de Chopin.

Ici, aucune photo, aucun enregistrement, et sans doute aucune explication ne peuvent rendre justice à ces engins impressionnants. Si vous pensiez qu’une personne qui souffle dans un saxophone, c’était fort, vous n’imaginez pas la puissance de 125 livres d’air shootés par un compresseur. De la flying can aux Tuyos en passant par l’orgue de sirènes, Laporte explose le potentiel sonore de ces « instruments à vent » hétéroclites afin de faire… de la musique.

Jeudi soir, au Conservatoire, c’est en collaboration avec le collectif montréalais et maison de disques en ligne Kohlenstoff que Totems contemporains donnait vie à la musique de 4 jeunes compositeurs. Dédié à la musique d’artistes sonores et autres créations « inhabituelles », Kohlenstoff faisait également le lancement d’un disque contenant quelques-unes des œuvres au programme : Vent solaire de Jean-François Blouin, La bissectrice du cône de Guillaume Cliche et Vertiges de Maxime Corbeil-Perron.

Installé derrière sa fameuse « table de Babel », Laporte commence le concert en interprétant Vent solaire. L’instrument est formé de treize tubes sur lesquels sont installées des membranes en plastique. Un compresseur envoie de l’air à haute pression, afin de faire vibrer la membrane, et la note est modulable grâce à des valves que Laporte visse et dévisse afin de contrôler la sortie d’air. Rapidement, la salle est engloutie par une masse sonore aux basses écrasantes. Dans cette musique, les plus fantaisistes entendront sans difficulté une représentation de forces stellaires gigantesques, un flux de plasma éjecté à une vitesse inouïe de l’atmosphère du Soleil. Une longue section de fréquences aiguës, un peu stridentes sur l’album, se révèle être superbe en concert, le résultat d’une grande sensibilité pour le son. Assurément, le concert ouvrait en force.

La bissectrice du cône délaisse la table de Babel, privilégiant à la place « le bol ». Absolument ! Un simple cul-de-poule en métal recouvert d’une membrane en plastique jaune. En frottant sur la pellicule et en soufflant dessus, Laporte ouvre très grand un portique sur l’inouï. Si l’on ferme les yeux, on aura l’impression d’être pris dans une cave énorme ou d’être au cœur d’une créature mythique. Les oscillations de drones rappelleront à certains les mantras d’Orient, tandis que d’autres seront pris en suspens au moment où l’interprète, serrant des tubes de plastique par lequel s’échappent des jets d’air, laisse sortir des chantonnements vaporeux de pscht. Plutôt courte (8 minutes 30), la pièce m’aura laissé surpris à la fin, un peu abrupte. Ça ne m’aurait pas dérangé d’en avoir quelques minutes de plus !

Partition de La bissectrice du cône (2012)

 

Maxime Corbeil-Perron, compositeur de la pièce “Vertiges“, opta plutôt pour une version « acousmatique » de sa pièce. L’interprète habituelle pour sa composition sur orgues de sirène étant absente, il décida de faire jouer un enregistrement de la pièce, mais spatialisé sur l’orchestre de haut-parleurs qui encerclait le public. Ainsi, à l’aide d’une console numérique, il pouvait projeter sa musique d’un haut-parleur à l’autre, donnant l’impression que sa pièce habitait l’espace. Taillée pour la diffusion, la musique de Corbeil-Perron prend sa réelle ampleur en concert, donnant libre court à des crescendos dramatiques, des jaillissements de sons et des silences cathartiques, une intensité pesante au terme des onze minutes de cette pièce réussie. On ne pouvait s’empêcher de remarquer le volume sonore un peu agressant et une certaine maigreur des basses fréquences, mais en toute justice, il faut dire qu’après un service aussi heavy que celui de Jean-François Laporte, on devient assez exigeant sur les graves.

Finalement, le programme était complété avec Drowning de Carlo Barbagallo, un compositeur italien apprécié de Laporte. Prenant la parole quelques instants, l’interprète se plut à décrire la pièce comme étant « d’une grande musicalité » et presque « romantique ». Une dizaine de minutes plus tard, je peinais encore à comprendre ce qui venait de se passer. Avec cette pièce, la plus féroce de toute la soirée, Laporte s’est littéralement explosé, poussant des cris amplifiés par un micro pratiquement rentré dans sa bouche. « WOUHOU !!!! » qu’il poussait à gorge déployée, déchirant au passage la membrane de plastique qu’il étirait pour moduler le son. Complètement sauté ! Dans le bon sens du terme…

En somme, une très belle soirée short and sweet pour les amateurs de son. Un bang ! bien sonore en pleine face qui me fait attendre impatiemment la suite. D’autres concerts prévus pour juin.

 

Bandcamp de l'album Totem électrique II

Page web de Kohlenstoff Records

Page web de Totem contemporain

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